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Le récit d’Emmanuel Besse – Mercantourman XTREM Triathlon

Nous sommes heureux de vous partager dans son intégralité le récit de Emmanuel Besse qui a gagné sa liberté sur le Mercantourman XTREM Triathlon 2021 version vélo route. Bonne lecture à tous.

EMMANUEL BESSE

 »Voilà 10 jours que j’ai pris le départ du MercantourMan Xtrem Triathlon et l’émotion est encore intacte. J’espère que ce compte rendu me permettra de partager un peu l’expérience unique qu’il a constitué, le résultat sera probablement imparfait, le mieux est de venir participer à l’aventure !

Le principe et le format :

Le MercantourMan Xtrem Triathlon dans sa version route (car il existe aussi une version gravel pour le gens déraisonnables) est un triathlon au format proche de l’Ironman : 3,8 km de natation dans la méditerranée, 205 km de vélo de route dans le massif du Mercantour et 42 km de trail à proximité du lac d’Embrum. MAIS, le dénivelé total (5500m D+ à vélo et 1600m D+ en course à pied), un déroulé en totale autonomie (pas de ravitaillement proposé par l’organisation, interdiction d’être assisté par une voiture suiveuse, pas de poste de secours …) ainsi que l’absence de classement à l’arrivée en font plus une petite « aventure » qu’une course.  Cédric Armand l’organisateur, passionné et enthousiaste, a souhaité mettre en avant l’autonomie, l’autosuffisance, la liberté !

Genèse de ma participation :

Septembre 2020, Didier (un copain lecteur assidu de l’Equipe) me fait suivre un article avec pour seul commentaire : « Un truc pour toi ». L’organisateur du MercantourMan y explique son concept, sa recherche d’authenticité et de retour aux sources de l’effort. L’épreuve nécessitant le suivi par un proche pour assurer la sécurité, je relève le défi à condition qu’il m’accompagne … ce qu’il accepte.  Me voici embarqué dans l’aventure. Je me lance donc dans l’inscription, première épreuve en soi puisqu’il ne s’agit pas uniquement ici de sortir sa carte bancaire mais qu’il faut répondre à un long questionnaire, décrire son parcours sportif et ses « références » et expliquer ce que l’on recherche dans ce type de course ! En effet, l’organisateur limite les inscriptions à 50 participants et, pour éviter le phénomène « de premier arrivé, premier servi », sélectionne sur dossier les heureux élus. Un peu l’impression de postuler pour un job, mais décidément j’aime le concept de cette épreuve !

La phase d’approche :

L’année 2021, avec sa 3ème vague et ses annulations de courses au printemps n’a pas favorisé une préparation très structurée. Ayant eu le projet d’une traversée en courant du Massif-Central en juin (en partie avortée à la suite d’une blessure) j’ai beaucoup (trop) couru au printemps et très (trop) peu roulé.  Si ma participation au Chtriman en juillet m’a permis de boucler mon 11ème distance Ironman en 11 ans, elle m’a également fait mesurer combien ma prépa vélo était insuffisante. J’ai donc passé 6 semaines d’été à rouler longtemps et lentement fait un peu de D+ dans les Pyrénées et une longue sortie Paris-Deauville-Paris, en binôme avec un copain … ravi par les 6 heures de pluie !

J-1

C’est demain, nous sommes sur la plage où aura lieu la T1. Revue scrupuleuse de l’équipement et du matériel de sécurité par l’organisation. C’est tout bon de mon côté, SAUF un sifflet que je pensais être accroché à mon sac de trail et qui n’existait que dans mon imagination. L’organisateur est sympa mais ferme, je suis bon pour aller en acheter un au Décathlon de Monaco et venir présenter ma mise en conformité. Au moins c’est sérieux ça me rassure.

Nous attendons le briefing et je retrouve Florian de l’UASG qui fait également l’épreuve accompagné de sa sœur pour l’assistance. Notre dernier Ironman commun remonte à Nice 2013, et je constate d’ailleurs que tout comme moi il utilise encore les sacs de transition de l’époque pour ranger ses affaires. On ne gâche rien chez les triathlètes.

Briefing et quelques rappels qui feraient presque peur. Des mises en garde du type « Vous êtes en autonomie, si vous vous pliez la cheville à 2600m …. ben vous redescendez sur votre cheville, on va pas appeler l’hélico pour ça », Quelques exemples de situation « Vous avez un sifflet, gardez-le toujours sur vous,. Sur vous pas sur le vélo. Si vous faites une chute dans un ravin que le vélo est à 10m et que vous vous êtes cassé le bassin, vous comprendrez qu’il est mieux d’avoir le sifflet sur soi », Des évidences « S’il y a de l’orage et que vous êtes sur les crêtes redescendez, … vous verrez ça vous paraitra naturel » et le meilleur « Abritez-vous sous ce qui vous semble adéquat : rocher, arbre, … Bref démerdez vous ! ». C’est bon, nous voilà parés, plus qu’à y aller.

 

Emmanuel Besse Mercantourman 2021

 

Le jour J

 Courte nuit après avoir fini d’organiser les sacs pour chaque transition. Le départ est à 7h aux premières lueurs du jour, dans une plage en forme de crique. Tout est calme et paisible. Nous ne sommes que 44 au départ, pas de bousculade, pas d’éclat de voix, c’est presque le recueillement avant l’épreuve. 

Emmanuel Besse Mercantourman 2021

Natation 

 Le départ est donné à la cloche, quelques kayaks assurent la sécurité (la natation est la seule partie de l’épreuve à être sécurisée) et nous partons dans les premières lueurs du jour. L’eau est claire, calme, presque chaude avec quelques courants plus frais qui correspondent à des sources souterraines. Je prends mon rythme et m’installe dans un trio qui me semble être la tête de course. Sortie à l’australienne après 1000m, je découvre que dans notre trio, il y a une nageuse qui semble très à son aise et n’a pas l’air de forcer. Deuxième section un peu plus agitée avec de la houle pour passer le Cap qui nous sépare de la T1. Il y a de l’écume et on se fait un peu remuer, mais rien de déplaisant avec la vue sur les Yachts du Monaco Yacht Festival. Dernière section, poussé par le courant dans une eau toujours aussi claire, entouré de poissons et jonction de la T1 après 1h00 de pur bonheur. Je sors premier du trio mais en 2ème position car un autre concurrent qui fait l’épreuve gravel nous a devancé de 5 min. Douche rapide, interview vidéo par l’organisation et départ en compagnie d’Alexandre (le futur vainqueur de l’épreuve route)

Lien vidéo à T1 ici

Vélo 

Le vélo et ses 205 km, mais surtout ses 5500M de D+, me fait un peu peur. Je pars donc très prudemment avec l’idée que tant que le Col de la Bonnette n’est pas atteint il ne faut faire « aucun » effort. La route s’élève dès le 3ème kilomètre et nous offre un spectacle magnifique sur la côte et le Cap d’Ail. Je discute tranquillement avec Alexandre, informaticien lyonnais, et nous dissertons sur ce qui nous pousse à faire ce genre d’épreuve (si vous voulez savoir il faut venir faire l’épreuve). La première bosse, à peine visible sur le profil de la course fait tout de même 700m de D+ et se termine par le col de Saint Pancrace km 22. Quelques concurrents nous doublent et si mon compagnon du moment Alexandre ne se cale pas sur leur rythme je sens bien qu’il est très facile. En fin d’ascension « la nageuse » (Héloïse), me rattrape accompagnée de son binôme (l’épreuve peux se faire en duo), elle est impressionnante de facilité et son compère ne semble pas aussi à l’aise. Nous échangeons quelques mots et basculons dans la descente vers Peille. 

 Col de Turini : Tout va bien, il fait beau pas trop chaud, un petit sandwich au jambon de pays vient parfaire le moment, ravitaillement en eau à une fontaine en bord de route, je suis prêt pour attaquer le col de Turini. Nous l’abordons en passant par Lucéram : 27km et 1400m D+, un pourcentage moyen pas méchant en apparence, mais si les premiers kilomètres et la partie supérieure sont plutôt plats, le tronçon intermédiaire pique nettement plus avec des passages à 9 et 10 %. Héloïse et son binôme me doublent au pied du col (ils ont dû faire une pause pique-nique), Didier me rattrape à mi-ascension, il fait plus chaud et l’effort se fait plus intense, mais tout n’est que patience … je progresse (lentement) et atteint le sommet vers midi, plutôt en bonne forme. 65km et déjà presque 4 heures de route, tout va bien, nouveau petit sandwich au jambon devant la fontaine et descente prudente.

 

Emmanuel Besse Mercantourman 2021

 

Col de Saint martin : L’objectif est de passer sans forcer le prochain col de Saint-Martin après avoir remonté la vallée de la Vésubie, ravagée par la tempête Alex il y a un an. Les images sont saisissantes et le paysage lunaire. Le cours d’eau qu’on traverserait en quelques enjambées, s’écoule au milieu d’un lit de pierres de 100 mètres de large. On voit des maisons coupées en deux, des ponts à moitié effondrés et condamnés remplacés par des constructions provisoires ou au béton à peine sec. Le plus saisissant : une maison qui ne s’est pas effondrée suite à la crue, posée au milieu d’un lit de pierres. Les fenêtres en partie brisées laissent entrevoir des monceaux de cailloux accumulés dans les pièces. La porte du garage a dû être arrachée par les flots, dans l’encadrement coincée en diagonale, la voiture familiale qui repose sur un lit de pierres n’ira pas plus loin… Les kilomètres défilent (lentement) et les images sont oppressantes, je suis heureux de bifurquer vers le col même si les derniers kilomètres sont raides dans la chaleur de l’après-midi. 100 km et 6h05 de vélo, fin de cette 3ème ascension. Petit arrêt ravitaillement en eau, nouveau sandwich, quelques fruits secs et attaque de la descente jusqu’au km 120. 

Col de la Bonnette : Ça y est, plus qu’une montée, LA montée vers le col de la Bonnette, 25 km de faux plat montant puis 30 km d’ascension, je suis au pied de la montagne … au sens propre. Tout n’est qu’affaire de patience … et de jambes ! Je me félicite d’ailleurs d’avoir changé ma cassette pour un petit développement en 34×31 qui m’avait paru surprotecteur mais que je ne regrette pas maintenant. Le paysage est magnifique avec une vue sur des kilomètres. On entend le brame du cerf dans la forêt, le soleil couchant dore de ses rayons les crêtes et les rochers. C’est beau mais … c’est long, vraiment long, avec plusieurs passages assez raides de 10 ou 11%. Après 4h30 pour 54 km et 2100 m d’ascension, j’atteins enfin le sommet à 2700m, il y fait froid (9°C) et malgré le coupe-vent la descente est pénible. La nuit tombe et je file à 55-60 km/h écarquillant les yeux, éclairé par les phares de Didier qui me suit en voiture. Un chevreuil traverse au loin puis un lapin plus près, c’est chouette … tant qu’ils sont à distance ! 22 km de descente et 10 km de plat avant la T2. Le plat, c’est la mauvaise surprise, j’oublie ma résolution de patience et j’appuie fort pour m’en débarrasser vite. Je termine le vélo en 12h20 soit à 20h35.

T2 le point bas 

On a tout prévu la veille, tenue, nombre de bidons, nombres de sandwiches, gels énergétiques etc … et Didier royal a tout préparé en conséquence. Oui mais voilà, mon empressement à finir le vélo m’a un peu atteint et j’ai un gros « coup de moins bien ». Je n’ai envie de rien, pas soif, pas faim, pas sûr de la tenue à mettre … je sens que je suis confus, cramé et n’ai qu’une seule idée : repartir au plus vite pour faire en mode randonnée la partie trail et terminer dans les temps. Je change 3 fois de tenue, décline les sandwiches, ne prends que 3 flasques d’eau sur 4, refuse les pastilles énergétiques et néglige les bâtons. N’importe quoi ! Après 25 minutes d’approximation je sors de la T2, m’aperçois que j’ai froid, ajoute un KWay, pars dans le mauvais sens, rectifie la direction …. Et décide de me changer à nouveau après 400m, en pleine nature dans le noir … Vraiment n’importe quoi…

Le trail 

Le trail ne me faisait pas peur, étant assez certain de ne plus avoir assez d’énergie pour courir et de le faire en mode randonnée. J’avais tout de même sous-estimé la petite inquiétude que procure un départ à 21h, seul, sur un parcours sans balisage, empruntant un sentier peu fréquenté (et donc peu apparent), avec pour objectif de passer un col à 2600m … si possible avant 2h00 du matin, l’orage pouvant subvenir dès 3h00 …. Soupir. Je pars donc en marche rapide pour 16km et 1600m de D+, première portion jusqu’au Col des Orres. Le début du tracé est raide mais la progression assez facile. Je me perds néanmoins au bout de 40 minutes et mets bien 5 minutes à trouver mon chemin. Deux concurrents m’ont doublé dans l’intervalle, je dépasse un premier et poursuis avec le second. Il est Nantais, chirurgien et nous discutons pendant une grosse partie de l’ascension. Le chemin est difficile à repérer, nous tâtonnons à plusieurs reprises, heureusement mon compagnon est expérimenté et fait de la course d’orientation .… C’est cool ! Avec un chirurgien expert en CO, je me dis que je suis safe. Ça tombe bien, parce que n’ayant rien mangé depuis plus de 3 heures je sens que les batteries sont à plat. Je grignote un peu de fromage, et consomme par toutes petites quantités le seul gel énergétique emporté avec moi, …. Décision fortuite mais heureuse, l’ayant pris uniquement parce qu’il trainait sur la table au moment de partir. Après 3h30 d’effort nous apercevons très au loin, très au-dessus de nous 2 frontales qui se dirigent vers le col. Je n’arrive pas à croire qu’il reste encore autant de distance, mais surtout autant de dénivelé. Ne pas oublier que « Tout n’est que patience » … Mon acolyte qui commence à donner des signes de faiblesse, se dit impressionné de me voir monter sans bâtons … je préfère ne pas commenter ce choix judicieux fait à T2 !  J’en bave bien mais petit à petit, toujours suçotant mon gel énergétique, je me détache et parviens seul au sommet à 2 heures du matin. 4h40 d’ascension, incroyablement long ! Le vent souffle fort et il fait froid, je ne m’attarde pas. Le temps de charger la trace GPS de la descente et me voilà parti … à la recherche du sentier. Je teste, je tourne, je reviens … pas évident. Je finis par trouver une marque de peinture jaune et me dis que ce doit être « par là, vers le bas ». C’est assez approximatif pendant près d’un kilomètre, moment où je prends conscience que ma montre a perdu le signal GPS. Ouch, c’est moche ! A cet endroit, la trace est en ligne droite, je ne sais pas si mon écran est figé sur le dernier signal ou si je suis vraiment dans la bonne direction. Test avec mon téléphone et un 2ème GPS, les indications semblent concordantes mais toujours pas de marque du sentier. La pluie se met à tomber. Heureusement, je vois au loin l’éclat jaune/vert des 2 frontales aperçues avant le col, ça me rassure un peu. Je continue donc dans cette direction et réalise quelques instants plus tard que ces sont ceux des yeux d’une énorme vache vers qui je me dirige tout droit !  Petit détour et poursuite de la navigation « au jugé » sous la pluie qui s’accentue. Enfin victoire, au bout de 50 minutes « d’à peu près » je tombe sur une piste forestière qui correspond à la description faite la veille au briefing. La trace GPS est cohérente, je suis sur le bon chemin ouf ! J’alterne alors marche et course pour rejoindre la route repérée sur le tracé que j’espère être à 5 ou 6 km … et qui est en fait à 10 km ! C’est long, mais tout n’est que patience … J’ai d’ailleurs de quoi me distraire, car la fatigue et l’obscurité peuplent le bord des chemins de statues, sculptures et autres drapés, dont je sais qu’ils sont le fruit de mon imagination, sans pouvoir toujours comprendre ce qu’est le véritable objet. Je continue ma progression, fais mes calculs pour vérifier que si l’arrivée espérée à 5h00 du matin devient improbable, j’ai encore de la marge pour finir en moins de 24h et remporter le Rudius de finisher. 4h30 du matin et enfin la jonction avec cette p*** de route que je n’espérais plus. J’y retrouve Didier toujours vaillant et toujours là pour m’encourager ainsi que Marion la sœur de Florian qui l’attend pour finir la course avec lui : Chapeau ! Elle m’indique qu’il est probablement 3 ou 4 km derrière moi, ce qui me mets une grosse pression ! Il reste 10 km, impossible de résister à Florian qui court comme un lapin … autant dire que c’est cuit. Ça me contrarie, c’est bête … mais je poursuis. Petite section sur route, avec une portion couverte de tags, et de dessins. Un artiste local s’est fait plaisir en représentant ici un homme accoudé à la fenêtre, là une famille en voiture, plus loin des personnes qui marchent … Un peu incongru sur une route de campagne au milieu de rien, sauf à ce qu’il s’agisse des reprises de goudron faites sur la route fissurée … ce que je comprends un peu plus loin. Je commence à être bien à l’Ouest !

 La pluie redouble et l’orage éclate, illuminant le ciel. Il est très fort mais également très loin, je n’ai donc pas de crainte en ce qui me concerne mais j’ai une pensée pour ceux qui sont encore aux abords du col … Allez plus que 3 ou 4 km et Florian ne m’a toujours pas rattrapé. Une idée me vient : si je cours sans interruption maintenant, il peut peut-être ne pas me reprendre ! C’est parti donc et étonnamment, plus les kilomètres passent et plus j’accélère ! Encore une ou deux erreurs d’orientation qui me font craindre de voir une frontale surgir à l’arrière mais non, personne. Je termine « en trombe » (bon ok 10 km/h) et atteint enfin le point d’arrivée que je rallie en 23h05 min sous les acclamations de : Didier dans son ciré et l’organisateur sous son parapluie. Ici pas de tapis rouge ni de speaker, tout petit comité d’accueil mais énorme bonheur ! Photo officielle avec le fameux Rudius, petit débrief … et retour à la voiture après 5 minutes. La pluie battante, le froid et l’absence d’abri m’ont dissuadé d’attendre Florian qui obtiendra lui aussi son Rudius.

Sans fioriture, loin de l’approche business de certaines organisations, j’ai ADORE l’aspect brut de cet événement. 10 jours après je n’en suis pas remis, une seule envie y retourner. Si vous avez réussi à lire ce loooong compte -rendu, jusque -là …. Vous avez des prédispositions pour le MercantourMan … où tout n’est que patience !… »

 

Emmanuel Besse Mercantourman 2021